![]() |
|
|
L'ART DE VIVRE Le soleil réchauffe le quartier
Mile-End par une belle matinée printanière. Un de ses rayons les plus
radieux s’en détache et assoit Pascale Ferland à ma table, le temps
d’un café. La jeune femme étudie l’art plastique au niveau collégial et
universitaire, notamment le dessin, la peinture et la sculpture. C’est
lorsqu’elle entame la dernière ligne droite de son bac qu’elle découvre
la vidéo. Quelque chose se révèle subitement en elle. La solitude
inhérente au travail d’atelier en art visuel l’étouffe quelque peu. Le
besoin d’échanger, de partager et la dynamique que lui procurent les
différentes étapes de la création cinématographique stimulent
énormément son esprit créateur. Elle pénètre donc sa nouvelle
vocation par le travail en post-production. Durant six ans, elle
s’imbibe profondément d’une foule de connaissances en participant aux
projets de nombreux cinéastes. Parallèlement, elle crée toujours, mais
désormais par le biais du court métrage. Pascale Ferland réalise huit
petits projets expérimentaux dont Dormir ou allégorie sur le sommeil en
1995. Ce film suscite l’intérêt des critiques en plus de remporter le
prix du public lors d’un événement étudiant. Une subvention lui permet
également de parcourir les innombrables festivals québécois pour mettre
au monde en 1998 Et vogue la galère, «un film expérimental dont on sent
l’émergence du propos documentaire». C’est en tombant sur Les patenteux
du Québec, un livre rédigé par trois étudiantes dans les années 1970,
que la cinéaste entame sa quête socio-artistique. Cette œuvre
d’archivage dénombre, à une époque où ce phénomène est très en vogue,
une multitude de manifestations d’art brut dans les milieux ruraux
québécois. Elle décide donc de se lancer à la recherche des traces qui
subsistent de cette forme artistique. Quête socio-artistique L’idée de départ était de
comparer ces environnements d’arts présents à la campagne avec ceux qui
prennent place à la ville. Lieux d’art brut fabriqués par des individus
sans éducation artistique, qui sont obsédés par le besoin de création.
«En échangeant avec ces personnes, on se rend compte que, pour eux,
c’est comme une maladie et une belle folie». Ainsi, elle fait la
rencontre de Sorgente Palmerino, le «pape de Montréal». Après un
incendie ravageur, ce vieil homme frêle, âgé de 83 ans, décide de
recréer totalement son environnement d’art. Fascinée par la
détermination artistique de Papa Palmerino, elle suit durant un an la
reconstruction de son univers. «Il m’a offert des moments
extraordinaires que j’ai captés et j’en ai fait un petit document en
souvenir de notre rencontre.» Il s’agit de Palmerino, disponible depuis
2002. Pascale Ferland poursuit sa recherche en recentrant toutefois sa
mire sur les problématiques sociales qui entourent l’art brut.
L’obtention d’une subvention sonne le coup de départ de sa virée
campagnarde. à l’instar des auteures du
catalogue Les patenteux du Québec, la documentariste sillonne les rangs
de la province en quête de vestiges d’art populaire. Pascale Ferland
fait ainsi la rencontre de trois personnages qui ont dédié leur vie à
la création. Des gens sans éducation artistique pour qui «l’art n’est
pas une notion, il n’existe pas». Ils investissent leur terrain, leur
maison et ces actes de création tiennent lieu tout simplement de
passe-temps. «Les résultats sont très surprenants, car souvent ces gens
ont passé plus de trente ans de leur vie à créer.» Une calamité latente
se cache toutefois, dans le cœur de ses âmes naïves. Ce qu’elle
découvre au fil de ses rencontres, ce sont des individus totalement
dévastés parce que brimés dans leur mode d’expression. Que ce soit par
leurs proches, qui n’en peuvent plus de voir les objets s’entasser dans
la maison, ou même des villages entiers, qui s’unissent pour les
expulser prétextant qu’ils constituent une honte, la cinéaste fait face
à un drame social. «Ces gens vivent avec l’art, ça leur est viscéral.
Si on le leur enlève, ils meurent.» Ces cinq ans de recherches
aboutissent en 2003 à son premier long métrage documentaire,
L’immortalité en fin de compte. Son film retenu parmi les finalistes
pour le meilleur documentaire aux Jutras, Pascale Ferland est confortée
dans sa vocation documentaire. Sa quête de l’art brut ne s’arrête
cependant pas ici, car les fruits de ses recherches n’ont pas tous été
cueillis. L’art pour vivre De sa gargantuesque
investigation, survient un questionnement: «comment cela [l’art brut]
peut-il se manifester dans un endroit comme la Russie, où tous les gens
ont été éduqués par le système soviétique?». De fil en aiguille, la
cinéaste découvre le Musée d’Art brut de Moscou. Après une
correspondance d’un an avec le directeur du Musée, Pascale Ferland
reçoit une invitation. Produisant son propre film, l’auteur a dû faire
des pieds et des mains pour obtenir argent et permis. À son arrivée à
Moscou, le directeur la redirige à la Maison d’Art populaire, faute de
temps. «Une maison fondée au début du 20e siècle pour que l’ouvrier,
après sa dure journée de labeur, puisse aller se détendre l’esprit en
faisant de l’art.» Sur place, elle fait la connaissance de plusieurs
personnes qui, ayant vécu toute leur vie sous le régime socialiste,
sont restées foncièrement attachées à ce lieu. La vocation de la maison
s’est modifiée après l’effondrement du socialisme parce que, désormais,
les produits de ce système «crèvent de faim». «J’allais là-bas pour
faire un film sur les gens obsédés par la création, mais arrivée face à
ces derniers, je ne pouvais passer à côté de cette dimension sociale».
Le film met en scène deux hommes appauvris par la perestroïka,
témoignage du sort réservé aux personnes âgées mésadaptées de la Russie
actuelle. Sizov, fervent communiste, a été destitué de l’Armée rouge en
raison de ses nombreuses dénonciations des injustices du régime. Muté
au poste de garde-forestier, il continue de décrier l’iniquité en
adressant des lettres au président Poutine. Grâce à la peinture, il
transpose son idéal socialiste. L’autre protagoniste, Kantsurov, vit
esseulé dans un minuscule appartement de Moscou dans la peur constante
de se voir jeter à la rue. Il trouve refuge dans la peinture où il
illustre les vertus de la nature. Ces deux hommes portent en eux les
souffrances d’un pan de la nation et survivent grâce à l’art. «Ce n’est
pas un film qui prend position politiquement, c’est un film sur des
êtres humains, un film social.» Présenté aux Rencontres internationales
de documentaire de Montréal et à l’Ex-centris, L’arbre aux branches
coupées (2005) est une perle de documentaire. L’ART DE LUTTER Ce film boucle la quête
socio-artistique de Pascale Ferland. Elle veut maintenant investir
d’autres horizons. Pour l’instant, ses projets cinématographiques sont
sur la glace, car sa lutte active pour la survie d’un cinéma
indépendant au Québec accapare tout son temps. La fermeture de l’organe
de distribution Cinéma Libre a rassemblé une quarantaine de cinéastes
derrière une même cause. «On a créé un comité d’action politique afin
de sensibiliser les “subventionnaires” à l’idée que s’ils ne modifient
pas certains programmes de financement, notre cinéma court réellement à
sa perte. Sans Cinéma Libre, ce sont des milliers de films d’auteurs
qui disparaissent et, avec eux, notre identité nationale.» |
|