Le samedi 13 novembre 2004
RENCONTRES INTERNATIONALES DU
DOCUMENTAIRE
Se tourner vers le passé
Jérôme Delgado
collaboration spéciale, La
Presse
À priori pas du tout
politisé, La Vie comme elle va, film choisi jeudi pour
ouvrir les Rencontres internationales du documentaire de
Montréal, s'attarde aux petites préoccupations de
personnages aussi uniques qu'une dame de 105 ans qui chante L'Internationale.
C'est un regard joyeux du monde, d'un monde en dehors de notre
époque, loin des guerres et des injustices que bien des
cinéastes reporters cherchent tant à dénoncer.
Pourtant, ce portrait de Najac, village de
800 âmes au bord des Pyrénées, est un
véritable pied de nez au néolibéralisme et aux
sociétés vouées à la consommation. Pour
Jean-Henri Meunier, qui a commencé ce film en 1995 -et qui se
poursuit encore, le documentariste rêvant d'en faire une suite-,
ses 12 personnages, du chef de gare légèrement
fainéant au patenteux qui transforme la ferraille en engins plus
ou moins fonctionnels, prouvent que la planète n'est pas faite
que d'ordinateurs et d'argent. Mais aussi de temps morts et de machines
artisanales.
«C'est un film militant, assure le cinéaste, qui s'est
établi à Najac en 1995 lorsqu'il a décidé
d'offrir à ses enfants autre chose que la vie parisienne. Il y a
plein de gens qui vivent comme ça dans le monde. Pourtant, on
nous fait croire qu'il faut investir dans la croissance, qu'il faut
consommer, consommer, consommer. C'est sans sens, on s'en va contre un
mur.»
Dans La Vie comme elle va, Najac semble rouler selon les
principes de l'autarcie, avec une population assez âgée,
qui élit le même maire depuis une cinquantaine
d'années. Mais ce n'est qu'une partie du village. À
l'instar du château abandonné qui attire son lot de
touristes et qu'il a décidé de ne pas montrer, Jean-Henri
Meunier a laissé de côté tout un pan de la
population.
Il n'a filmé que les gens qui l'ont fasciné et qui se
ressemblent pour avoir choisi leur propre rythme de vie. Tout
naturellement, ils sont devenus amis. «C'est comme un film de
famille», dit celui qui s'est retrouvé avec 350 heures
d'images et qui a passé neuf mois à visionner ses
cassettes. «Ce sont des gens vrais, dont on parle rarement. Le
cinéma, ce n'est pas juste des stars et des paillettes.»
Tourné sans grands moyens, avec la
caméra que Meunier traînait partout, La Vie comme elle
va a eu la chance de recevoir l'appui de Jacques Perrin, «le
seul producteur en France qui n'impose pas de délais», et
est à l'affiche en France depuis huit mois. La seule
séance publique du RIDM a lieu dimanche.
Pascale
Ferland (L'Immortalité
en fin de compte),
elle,
n'a pas eu la chance de croiser le Perrin du Québec. Pour
défendre L'Arbre
aux branches coupées, un
étonnant portrait intimiste de la Russie vieillissante, elle a
tout de fait de A à Z. Avec un certain succès: le
documentaire, entièrement tourné à Moscou et en
russe, ne connaîtra pas seulement sa première aux
Rencontres (aujourd'hui), il sera de la programmation d'Ex-Centris au
printemps.
À
l'instar de La
Vie comme elle va,
L'Arbre
aux
branches coupées semble être
porté par un
autre discours que celui du politique et paraît ancré dans
un passé pas si lointain, mais tellement démodé.
C'est que les deux Alexeï que filme Ferland ne cadrent pas avec la
Russie post-soviétique. L'un vit reclus dans son minuscule
appartement, dans le même état de misère qu'il y a
30 ans, l'autre, un ancien militaire, continue à se battre pour
des valeurs socialistes.
«Le
communisme est un échec, la démocratie russe
aussi. Mon film n'est une ode ni à l'un ni à l'autre,
souligne la cinéaste. C'est un portrait de deux personnes qui
avaient un besoin criant de dire au monde ce qu'elles ont vécu.
»
Pascale
Ferland laisse donc parler ses deux sujets. Mais en lieu et
place de commentaires teintés de nostalgie ou de rage, les deux
hommes, aujourd'hui âgés de 72 et 79 ans, s'expriment sur
tout et rien, racontent leur vie et, surtout, leur passion: la peinture.
Déjà,
dans L'Immortalité
en fin de compte,
comme dans son précédent film, le moyen métrage Palmerino,
Ferland a dirigé sa caméra vers des
phénomènes de l'art brut. Russophile sans être
russophone, elle s'est demandé comment ce type d'artistes,
à l'esprit passablement délirant, avaient survécu
dans un système aussi autoritaire que l'ex-URSS.
«Je
me suis rendu compte que l'important n'était pas
l'art, confie-t-elle. Les deux personnages se complétaient, l'un
c'est la fragilité, l'autre la parole. Ils sont anachroniques et
représentent toute une couche de la population (les vieux), qui
vivent dans un temps qui n'est pas la réalité. La
babouchka russe, c'est un cliché. À sa mort, elle
disparaîtra. La Russie ne s'en occupe pas, elle veut juste passer
à autre chose.»
À l'instar de la Céline qui chante L'Internationale
dans La Vie comme elle va, à l'instar des Alexeï
qui ne comprennent pas le modèle libéral, il y a une
flopée de ce type de personnages à découvrir aux
Rencontres. Des individus trésors de l'humanité, ne
serait-ce que parce que leurs yeux ne voient pas notre époque de
la même manière. Comme la Hélène d'En
attendant la pluie (lundi), de Catherine Veaux-Logeat, qui remplit
à elle seule les 22 minutes du film et qui s'émerveille
devant la caméra de la cinéaste, qui
«récupère toutes les conversations».
Copyright
© 2000-2004 Cyberpresse Inc., une filiale de
Gesca. Tous droits réservés.